Le concept de raga qui a émergé
il y a plus d'un millénaire ne peut être
réduit en une brève définition.
Il s'agit d'un concept ouvert au sein duquel l'association
d'un raga spécifique avec un état
émotionnel particulier, une saison ou un moment
de la journée, est aussi importante que sa
structure mélodique. Le mot raga dérive
de la racine sanscrite ranj qui signifie: "ce
qui affecte ou ce qui colore l'esprit et qui procure
du plaisir".
Bien plus précis et plus riche qu'un simple
mode, il peut être regardé comme un cadre
mélodique approprié à la composition
et l'improvisation, une entité musicale dynamique
possédant une forme unique, incarnant une seule
idée musicale. Constitué d'une échelle
fixe, un raga possède un certain nombre
de traits particuliers comme l'ordre d'apparition
et le niveau de hiérarchie qui existe entre
ses intervalles, l'importance et la durée de
chaque note ou encore l'approche spécifique
parfois nécessaire à leur apparition.
Lorsque des raga possèdent des échelles
identiques, ces caractéristiques musicales
permettent de les différencier.

La voix a toujours été considérée
en Inde comme souveraine. La bin, ainsi que
la vièle sarangi ou encore la flûte
bansuri, sont très certainement les
seuls instruments possédant des capacités
d'expression qui en sont proches et c'est à
ce titre que la bin fut autrefois associée
au chant dhrupad. Ce genre musical qui émergea
au 15e siècle à la cour du Raja Man
Singh Tomar de Gwalior était composé
de textes poétiques écrits en hindi
médiéval. Le dhrupad connut son
épanouissement aux 16e et 17e siècles
durant le règne des premiers empereurs moghols
et illustre à merveille le développement
d'un raga dans ses deux grands mouvements que
sont l'alap et le
bandish (composition).
L'alap se décompose lui-même en
trois parties: l'alap proprement dit, prélude
non mesuré durant lequel le musicien construit
lentement et très systématiquement l'édifice
musical dans lequel va s'incarner le raga;
le jod, qui reprend un déroulement temporel
proche de celui de l'alap mais qui est caractérisé
par l'apparition d'une pulsation binaire et enfin
le jhala, partie où le tempo s'accélère
et qui repose sur l'imbrication de phrases mélodiques
avec un ensemble de cellules rythmiques souvent syncopées.
Vient ensuite une composition durant laquelle le musicien
interprète un thème fixe suivi de variations
improvisées, inscrite dans un cycle rythmique
donné. Il est accompagnée par un tambour
horizontal à deux faces, le pakhavaj
qui improvise également librement sur le thème.

Le timbre de la bin, ses profondes résonances
et l'étendue de ses glissandi lui confèrent
des capacités exceptionnelles pour exprimer
au mieux les différentes parties d'un raga
dans ce genre dhrupad. Mais si l'interprétation
d'un raga obéit à un certain
nombre de règles strictes, les binkar
ont développé au cours des siècles
des styles de jeu bien distincts les uns des autres.
Les extraits
musicaux ici proposés font écho
au riche héritage de cette tradition instrumentale
ainsi qu'aux différents styles de jeu tels
qu'ils existaient encore au cours des cinquante dernières
années.